En contemplant le grand torii vermillon qui symbolise le sanctuaire d’Itsukushima à Miyajima, une question vient naturellement à l’esprit : « Comment une structure aussi monumentale peut-elle rester debout au milieu de la mer sans s’effondrer ? »
En réalité, ce grand torii n’est pas enfoncé dans le sol : il tient uniquement grâce à son poids colossal d’environ 60 tonnes. Érigé en 1875, il a résisté aux typhons et tremblements de terre depuis près de 150 ans. Les techniques de construction ancestrales qui le maintiennent debout recèlent un savoir-faire d’ingénierie encore pertinent aujourd’hui.

Explication technique : pourquoi le grand torii ne tombe pas
Une conception ingénieuse de répartition du poids
La raison principale pour laquelle le grand torii du sanctuaire d’Itsukushima reste debout est son poids considérable. Le torii actuel, d’une hauteur d’environ 16,6 mètres, pèse au total près de 60 tonnes. Ce poids n’est pas simplement celui du bois : il résulte d’une répartition calculée avec précision.
Le mécanisme le plus important se trouve dans la structure interne des poutres supérieures (shimagi et kasagi). Contrairement aux torii ordinaires, celles du sanctuaire d’Itsukushima sont construites en forme de caissons et contiennent environ 7 tonnes de pierres de la taille d’une tête humaine servant de lest. Ce contrepoids abaisse le centre de gravité de l’ensemble et atténue les oscillations causées par le vent et les vagues.
La technique des « mille pieux » pour consolider le sol
Pour stabiliser une structure de 60 tonnes sur un sol sablonneux mou sous la mer, on utilise depuis l’Antiquité une technique spéciale de consolidation appelée « senbon-gui » (technique des mille pieux). Au pied de chaque pilier principal et pilier latéral, entre 30 et 100 pieux de pin sont enfoncés densément sur une profondeur d’environ 50 centimètres.
Aujourd’hui, ces pieux de pin sont renforcés par une dalle de béton de 45 centimètres d’épaisseur, surmontée de dalles de granit de 24 centimètres d’épaisseur. Le grand torii repose sur cette fondation solide, entièrement maintenu par son propre poids. Il n’est pas enfoui dans le sol : il est littéralement « posé » et maintient ainsi sa stabilité.

Caractéristiques structurelles du torii ryobu et sa stabilité
Un système de support à six piliers pour répartir les charges
Le grand torii du sanctuaire d’Itsukushima est de type « ryobu torii » (torii à double montant) : il se compose de 2 piliers principaux flanqués de 2 piliers latéraux (sodebashira) à l’avant et à l’arrière, soit 6 piliers au total. Cette structure permet une répartition efficace des charges et offre une stabilité bien supérieure à celle d’un torii myojin classique à deux piliers.
Les piliers principaux et latéraux sont solidarisés par des traverses (sashinuki) qui les traversent en deux points, haut et bas, et sont bloquées par des coins (kusabi). Grâce à cette technique d’assemblage, les six piliers travaillent ensemble pour supporter les charges et résister aux forces latérales. Sachant qu’environ 90 % des torii au Japon sont de type myojin, le ryobu torii témoigne d’une conception privilégiant particulièrement la stabilité.
Les qualités exceptionnelles du bois de camphrier
Les piliers principaux du grand torii sont fabriqués à partir de troncs naturels de camphrier (kusunoki) âgés d’environ 500 ans. Pour le torii actuel, qui est le 9e depuis les origines, le pilier est provient de la préfecture de Miyazaki et le pilier ouest de celle de Kagawa. Lors des réparations de 1950, des camphriers des préfectures de Fukuoka et Saga ont été utilisés pour renforcer la base des piliers.
Le camphrier est choisi pour ses propriétés exceptionnelles : il est plus dense que les autres bois, résiste à la pourriture et repousse les insectes. Dans l’environnement du sanctuaire d’Itsukushima, constamment exposé à l’eau de mer, cette durabilité est cruciale. De plus, la couche de peinture vermillon appelée komyotan qui recouvre la surface n’est pas qu’esthétique : elle protège efficacement contre la rouille et la décomposition.

Résistance aux catastrophes naturelles et preuves historiques
C’est lors des typhons et des tremblements de terre que le grand torii subit ses véritables épreuves. Le torii actuel, 9e du nom, a affronté de nombreuses catastrophes naturelles depuis sa construction en 1875, soit environ 150 ans. Lors du typhon n°19 de 1991, le sanctuaire d’Itsukushima a subi d’importants dégâts, mais le grand torii a tenu bon.
Le secret de cette résistance réside dans la stabilité conférée par le poids et dans le fait que l’environnement marin, pauvre en oxygène, limite la décomposition du bois. En revanche, les dommages causés par les organismes marins sont inévitables : les tarets et les vrillettes rongent le bois, et les balanes s’y fixent. Des travaux d’entretien réguliers permettent de remédier à ces problèmes.
Lors des grands travaux de restauration menés entre 2019 et 2022, les premiers en 70 ans, des cavités invisibles de l’extérieur ont été découvertes, mesurant jusqu’à 40-50 cm de diamètre et 4 mètres de profondeur. Les dommages causés par les termites et les champignons de pourriture ont été mis au jour. Les réparations ont inclus le colmatage du bois, le renforcement antisismique, la réfection du toit en écorce de cyprès et la remise en peinture complète.
La valeur des techniques de construction ancestrales perpétuées jusqu’à nos jours
Les techniques employées pour le grand torii du sanctuaire d’Itsukushima représentent le summum de l’architecture japonaise transmise depuis l’époque de Heian. La technique des mille pieux préfigure les méthodes modernes de traitement des sols meubles, et la stabilisation par le poids se retrouve dans les systèmes d’amortissement des gratte-ciel contemporains.
Le concept de « tenir debout par son propre poids » mérite une attention particulière. L’architecture moderne considère généralement qu’il faut ancrer solidement les structures à leurs fondations. Or le grand torii évite le risque de s’effondrer avec sa base lors d’un séisme en conservant une certaine « liberté de mouvement », ce qui assure sa stabilité à long terme. Cette philosophie rejoint celle de la « structure souple » propre à l’architecture traditionnelle en bois.
Par ailleurs, le « Comité Miyajima pour les mille ans », composé de bénévoles de la ville, poursuit un programme de plantation de camphriers en prévision des futures réparations du torii. Une « forêt éternelle » a été créée dans la forêt domaniale d’Itsukushima pour assurer l’approvisionnement en bois pour les générations futures. Cette initiative revêt une importance contemporaine tant sur le plan de la transmission des techniques traditionnelles que de la gestion durable des ressources.
FAQ
Pourquoi le grand torii ne tombe-t-il pas alors qu’il n’est pas enfoncé dans le sol ?
Le grand torii tient debout grâce à son poids colossal d’environ 60 tonnes et à sa conception à centre de gravité bas, avec 7 tonnes de pierres à l’intérieur des poutres supérieures. Il repose sur des fondations renforcées par la technique des mille pieux, ce qui lui assure une stabilité suffisante sans être enfoui.
Pourquoi utilise-t-on du bois de camphrier ?
Le camphrier possède des propriétés idéales pour un environnement marin : densité élevée, résistance à la pourriture et protection contre les insectes. Dans un milieu constamment exposé à l’eau de mer, cette durabilité est essentielle car d’autres essences ne résisteraient pas sur la durée.
Qu’est-ce que la technique des mille pieux ?
C’est une méthode ancestrale de consolidation des sols marins meubles. Entre 30 et 100 pieux de pin sont enfoncés densément, puis recouverts d’une fondation en béton et en granit. Cette technique peut être considérée comme l’ancêtre des fondations sur pieux modernes.
Y a-t-il un risque que le torii s’effondre lors d’un typhon ou d’un séisme ?
Le torii actuel a résisté à de nombreux typhons et tremblements de terre depuis environ 150 ans. Les travaux de restauration de 2019 à 2022 ont inclus un renforcement antisismique, et des opérations d’entretien régulières garantissent sa sécurité.
Quelle est la signification de la couleur vermillon du grand torii ?
La peinture vermillon (komyotan) a des propriétés antirouille et antifongiques ; elle n’est pas uniquement décorative mais remplit une fonction protectrice. C’est un exemple de technique traditionnelle alliant beauté et utilité.
Le torii actuel est-il le premier ?
Non, c’est le 9e torii depuis celui érigé à l’époque de Taira no Kiyomori. Il a été reconstruit en 1875, et les derniers grands travaux de restauration se sont achevés en décembre 2022, après environ 70 ans.
Peut-on approcher le torii à marée basse ?
Oui, à marée basse, il est possible de marcher sur le sable jusqu’au pied du grand torii et d’observer de près sa structure imposante. Consultez les horaires des marées avant votre visite pour profiter de cette expérience unique.
Conclusion
Les raisons pour lesquelles le grand torii du sanctuaire d’Itsukushima reste debout reposent sur une conception d’apparence simple mais en réalité fondée sur des calculs d’ingénierie sophistiqués. Les quelque 60 tonnes assurant son autoportance, la technique des mille pieux consolidant le sol, les qualités exceptionnelles du camphrier et le système de répartition des charges sur six piliers : tout cela témoigne du savoir-faire des artisans d’autrefois, toujours pertinent dans l’architecture contemporaine.
Ce grand torii, qui se dresse depuis environ 150 ans dans l’environnement hostile de la mer, représente le sommet de l’art architectural japonais. C’est aussi un précieux patrimoine culturel illustrant une approche durable de la construction. Lors de votre prochaine visite à Miyajima, admirez non seulement sa beauté mais aussi la profonde sagesse technique qui se cache derrière.
Références et sources
- Association touristique de Miyajima : le grand torii
- Site officiel du sanctuaire d’Itsukushima : état et calendrier des travaux
- Masuoka-gumi : grands travaux de restauration du torii du sanctuaire d’Itsukushima
- Fédération du tourisme de Hiroshima, Dive! Hiroshima : fin des travaux de restauration du grand torii de Miyajima
- Wikipedia : grand torii du sanctuaire d’Itsukushima
- Patrimoine mondial du Japon : sanctuaire d’Itsukushima
- Hatsukaichi Owned Media : le torii du sanctuaire d’Itsukushima flotte-t-il vraiment ?